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Awra Amba, littéralement : « Le sommet de la colline ». C’est un village au cœur de l’Ethiopie quelque part sur la route de l’utopie. Tout part de l’incompréhension d’un jeune garçon de la région d’Amhara qui ne comprend pas pourquoi il est battu d’avoir partagé un repas avec ses voisins chrétiens. Il ne comprend pas pourquoi sa mère est forcée de travailler plus dur que son père en plus de son travail aux champs. Il a 13 ans et n’est jamais allé à l’école. Il ignore tout des grandes théories révolutionnaires et dans sa famille, on le traite de fou de ne pas comprendre le B.A.BA de la tradition ancestrale qui organise la vie des peuples depuis des milliers d’années.

Curieux, le jeune Zumra Nuru n’en finit pas d’interroger les siens sur les causes des inégalités entre les hommes et les femmes, les mariages forcés, l’exploitation des enfants… Aucun argument ne le convainc et il décide, un beau jour, avec quelques comparses, de partir se construire une vie plus juste ailleurs.

Né en 1947,  Zumar Nuru a 25 ans quand en 1972 il parvient à convaincre une vingtaine de foyers de bâtir un nouveau village d’une cinquantaine d’hectares non loin de son village d’origine, à Awra Amba, le sommet de la colline. Vivant principalement de l’agriculture, la jeune communauté est mal vue par les autorités autant que par les villages avoisinants. Il y règne, effectivement, une organisation étrange : égalité des sexes, démocratie réelle, interdiction de faire travailler les enfants qui doivent s’instruire et un début de sécurité sociale se met en place. Quelle drôle d’idée !

Zumra Nuru (photo: ressources Globe trotting)

En 1989, des habitants de la communauté alertent le « fou » qu’il risque d’être assassiné. Il va s’ensuivre une série d’attaques, d’emprisonnements et de captation d’une partie des terres du village. Il faudra attendre 1993 pour que le projet reprenne vie sur seulement 17 hectares. Depuis, le village est devenu emblématique et sa population a augmenté de 409 habitants. La réduction des terres l’a obligée à convertir une partie de son activité vers le tissage grâce à une coopérative qui emploie les 180 personnes disponibles. Les enfants doivent aller à l’école et les personnes âgées bénéficient d’une maison commune de retraite.

Dans une synthèse d’étude, Robert Joumard, professeur émérite au sein de l’IFFSTAR précise :

« L’économie d’Awra Amba est partiellement agricole, mais les surfaces disponibles sont très inférieures à ce qu’elles sont dans la région : de 0,2 à 0,4 ha/foyer à Awra Amba selon les auteurs, pour 2,1 ha/foyer dans la région. Les principales productions agricoles sont le tef, le maïs (ou le sorgho) et les haricots secs, ainsi que les produits issus d’un petit cheptel. Les rendements sont supérieurs aux rendements régionaux d’environ un quart. Ne pouvant vivre uniquement de l’agriculture étant données la pauvreté et la rareté du sol, ils se sont diversifiés vers le tissage, la meunerie et le commerce.

Ces activités sont menées pour l’essentiel au sein de la coopérative, sauf le tissage dont une part importante se fait au domicile de chacun et appartient au domaine privé. Ces activités fournissent un revenu moyen par habitant qui semble légèrement supérieur à celui de la région, mais les chiffres fournis ne sont pas très clairs, voire contradictoires. Les besoins alimentaires des habitants semblent néanmoins entièrement couverts tout au long de l’année, alors que les deux tiers des paysans amharas ne couvrent leurs besoins alimentaires que neuf mois sur douze.

Nous détaillons ensuite la participation aux différentes tâches agricoles, artisanales et ménagères des femmes et des hommes, ainsi que des jeunes, filles et garçons. Pour l’essentiel, ces tâches sont réparties selon les capacités de chacun et non selon son sexe. Les données d’enquête rassemblées montrent qu’il y a égalité dans le couple comme producteurs, comme consommateurs, comme responsables des tâches et travaux et comme responsables de la famille.

Le mariage est l’affaire des futurs époux, leurs parents n’ayant aucun rôle, contrairement à la norme amhara traditionnelle. Les études nous donnent des statistiques assez précises de l’âge du mariage que nous comparons aux statistiques régionales. Il apparaît qu’il n’y a pas de mariage précoce à Awra Amba, les jeunes femmes se mariant généralement entre 19 et 22 ans, et les jeunes hommes entre 20 et 25 ans, alors que dans la population rurale régionale, 5 % des garçons et 8 % des filles de 10 à 14 ans sont déjà mariés. Les couples ont en moyenne un enfant de moins que chez leurs voisins de la région. Le divorce se fait sans formalité par consentement mutuel, les biens des époux étant partagés à égalité.

La solidarité et le respect mutuel entre membres d’Awra Amba sont notamment mis en œuvre vis-à-vis des enfants : ils ont trois devoirs bien distincts : aller à l’école, jouer, et aider au travail de la communauté. Leur participation aux tâches ménagères et surtout agricoles est cependant très faible, mais tous vont à l’école le plus longtemps possible selon leurs capacités et sont encouragés à l’étude en dehors de l’école. La solidarité passe aussi par un système de prise en charge des femmes proches de l’accouchement, des malades et des personnes âgées.

Contrairement au cas de la société rurale amhara où les funérailles sont l’occasion de grands rassemblements des proches accompagnées de lamentations spectaculaires, elles ne mobilisent à Awra Amba que quelques personnes pendant quelques heures. Ces rites mortuaires correspondent au système social et culturel d’Awra Amba, dont les membres ne croient guère à la vie après la mort et privilégient la vie sur terre.

Enfin, pour gérer les conflits au sein des couples et entre membres de la communauté, plusieurs instances permanentes ont été mises en place qui semblent très efficaces pour rétablir le dialogue et gérer les conflits avec sagesse. Nous étudions ensuite en détail l’éducation au sein de la communauté, car celle-ci y attache une importance particulière. L’éducation est tout autant orientée vers la promotion du groupe que vers la promotion de l’individu.

Awra Amba a mis en place tout d’abord un système d’auto éducation ou d’éducation mutuelle, pour les adultes, et surtout pour les jeunes enfants qui ne vont pas encore en primaire et les écoliers en dehors de l’école. Cette éducation est assurée par des élèves plus âgés et par des adultes du village, avec notamment une école maternelle et une bibliothèque bien fournie en ouvrages techniques. Tous les enfants en âge de l’être sont scolarisés. Ils sont très actifs dans les clubs sociaux et éthiques de l’école, très à l’aise dans les discussions de groupe, très studieux, mais assez peu ouverts aux élèves des autres villages. Les enseignants les trouvent plus travailleurs, plus éthiques et plus coopératifs que les enfants des villages environnants. En conséquence, le niveau d’éducation des membres de la communauté d’Awra Amba, tous d’origine paysanne, est nettement supérieur à celui des communautés rurales de la région, avec relativement peu de différences entre les sexes »

Et le professeur Joumard de poursuivre dans son introduction :

« Le village éthiopien d’Awra Amba est une communauté déjà ancienne au mode de vie proprement extraordinaire, notamment pour l’égalité homme – femme, la solidarité, l’absence de religion, l’honnêteté, le travail, la démocratie. Un ferment d’émancipation.

Awra Amba s’inscrit dans la longue lignée des communautés utopique comme les Adamites de Bohême au 15e siècle, la Mission jésuite du Paraguay de 1609 à 1768, les usines modèles de Robert Owen dans les années 1820 en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, le Familistère de Guise en France créé par l’industriel Jean-Baptiste Godin qui dura de 1849 à 1968 et compta 2000 membres à la fin du 19e siècle, le phalanstère de la Réunion au Texas de 1853 à 1875, grande ferme qui alla jusqu’à 5000 hectares, les Icaries étatsuniennes de la seconde moitié du 19e siècle, finalement les communauté hippies des années 1960-70, ou l’aventure d’Auroville qui regroupe près de 2000 personnes en Inde depuis 1968.

En Afrique, le mode de fonctionnement d’Awra Amba existe ou a existé partiellement dans nombre de villages ou de petites communautés fermées. Ainsi en Algérie des Mozabites, Kabyles (Nait, 2006), Chaouis de l’est algérien ou Touaregs du Sahara. Ce sont des sociétés autonomes ou des sociétés qui se sont volontairement isolées de leur communauté d’origine comme les Mozabites.

(…)Awra Amba s’est aussi construite en opposition avec sa société d’origine tout en en faisant toujours partie. Du point de vue du contenu émancipateur de l’expérience – notamment quant à la solidarité, Awra Amba peut être comparé à la mise en place actuelle d’un revenu minimum dans le village d’Otjivero en Namibie. Ce revenu minimum d’environ dix euros par mois a considérablement amélioré les conditions de vie de ses mille habitants en stimulant la production et la demande ; le nombre de personnes vivant au-dessous du seuil de pauvreté est passé de 76 à 37 %. Avant l’expérience, près de la moitié des enfants étaient sous-alimentés, aujourd’hui ils sont moins de 10 % ; 60 % finissaient leur scolarité, ils sont aujourd’hui 90 %. Et la criminalité a baissé (Shindondola-Mote, 2009 ; Schwab, 2010) »

Si cette étude universitaire est intéressante sur les données et les comparaisons possibles de cette expérience sociale, elle nous éloigne de la donnée majeure de cette histoire : celle d’un gosse qui ne sait ni lire, ni écrire, qui admet encore aujourd’hui, ignorer ce qui se passe au-delà des frontières de l’Ethiopie. Un marmot qui trouve injuste de voir sa mère se tuer à la tâche, la voir pleurer et lui de se faire battre pour avoir partagé un morceau de viande avec des chrétiens. Un enfant qui ne comprend pas les explications des savants de son village sur le bien fondé de toutes les traditions ancestrales et qui refuse l’injonction suprême : « on ne peut pas faire autrement ».

Sa morale commune est le fruit de l’expérience qui se construit au fur et à mesure des tragédies et des obstacles que connaîtra son destin. Son humanisme n’est pas intellectuel. C’est le bon sens qui guide les règles de fonctionnement de la communauté et les contraintes géologiques, économiques qui régissent la coopérative. Ce qui fait rêver est moins son village que sa « folie » qui le mène à refuser l’intangibilité institutionnelle dans laquelle il devrait se conformer. Il dit, un jour, « eh bien non ! Moi et mes amis ne ferons pas comme vous dites… Nous ferons comme bon nous semble ».

Leo Artaud

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